31-12-2025, 07:48 PM
Petit ajout avec un peu de retcon ^^
Reiko savait que la guérisseuse était chez elle pour l’avoir surveillée depuis le matin, mais au moment de rentrer dans la maison délabrée, elle hésita encore un instant. Bien sûr elle savait qu’elle n’avait rien à craindre de la vieille femme et elle connaissait les artifices pour se faire menaçante ou jouer de la peur de son interlocuteur. Pendant sa formation un instructeur de la famille Shosuro était venu dans son dojo pour leur enseigner les rudiments de cet art, sans se départir du mépris habituel des autres familles. Elle se rappelait bien ses leçons mais à présent sur le pas de la porte elle sentait avec acuité qu’elle respirait trop vite, qu’elle tremblait un peu et qu’au final à son âge elle était à peine plus qu’une enfant déguisée en samouraï. Il était trop tard pour reculer cependant et elle se résolut à ouvrir le panneau de bois vermoulu puis entra sans formalité.
L’idée avait germé peu de temps après la mort de son père. Reiko avait d’abord été soulagée par cette nouvelle car elle savait déjà qu’ils ne pouvaient plus rien l’un pour l’autre et il n’était plus pour elle qu’un fardeau d’un passé sinistre. Mais elle avait vite compris que cette disparition n’avait pas chassé pas l’ombre de sa tragédie familiale, et certaines nuits, lorsque ses crises de fièvres la prenait, elle entendait dans l’obscurité les pleurs de son frère Renji sans bien savoir si elle rêvait. D’autres fois, lors de journées trop silencieuses et trop tranquilles, ses pensées se tournaient malgré elle vers sa mère, elle qui parlait aux oiseaux là bas dans son monastère reculé. Reiko éprouvait pour elle une émotion dépourvue de nom, l’amour, la pitié et la haine s’étaient tant mélangées au fil des années qu’elles ne formaient plus qu’un sentiment inconnu et monstrueux prêt à l’engloutir. Ces jours là elle se jetait à corps perdu dans le travail pour oublier, apprenant par cœur un obscur traité sur les vertus des fleurs de montagne ou nettoyant de fond en comble la réserve des plantes médicinales du sensei Shinoara sous le regard un peu inquiet de la gouvernante.
Pour trouver un peu de repos, Reiko avait fini par se convaincre qu’elle devait retrouver la guérisseuse qui à l’époque avait vendu à sa mère les concoctions et les onguents qu’elle avait tant prodigué à son frère. Elle savait bien que les chances de la retrouver étaient minces, cette femme était déjà âgée lors du drame et plus d’une décennie s’était écoulée depuis. Mais à force de patience, en collectant des informations dès que les déplacements du sensei l’amenait à Kagoki, elle avait fini par retrouver sa trace. Comme elle s’occupait de procurer les ingrédients des divers remèdes, elle avait pu mener son enquête en écoutant discrètement les conversations sur les marchés. Ainsi elle avait fini par entendre une paysanne parler tout bas d’une vieille femme appelée Ito qui avait chassé quelques années plus tôt la vilaine toux de son mari. Ce nom avait résonné dans la mémoire de Reiko et pour quelques pièces elle avait convaincu la paysanne de lui dire où habitait la vieille. De retour chez Shinohara il lui avait fallu encore du temps pour rassembler son courage, mais elle avait fini par prendre sa décision et avait demandé un congé à son maître, le premier depuis qu’elle était rentré à son service presque deux ans auparavant. Il avait accepté sans hésitation et sans en demander la raison, à son grand soulagement car elle craignait d’avoir à lui mentir.
Reiko se tenait donc maintenant là, dans l’unique pièce de la pauvre maison, la lumière blafarde du jour entrait par quelques fenêtres rudimentaires et par le panneau ouvert derrière elle. L’endroit était baigné d’odeurs entêtantes, par habitude elle reconnaissait dans ce mélange les senteurs caractéristiques de telle fleur ou écorce, telle racine ou tubercule. Elle jeta un bref regard circulaire, elle vit des pots innombrables sur des étagères appuyées aux murs de terre séchée, des jarres en désordre sur le sol de terre, dans un coin de la pièce une paillasse recouverte d’une toile grossière qui servait de lit, et à côté du foyer au centre de la pièce, une table usée avec là les restes d’un maigre repas. Et partout une saleté qui lui soulevait le cœur. La vieille Ito se trouvait là, les yeux écarquillés devant cette sinistre apparition.
- Bon...bonjour samouraï, c’est bien trop d’honneur que vous me faites en entrant dans cette modeste demeure.
Comme elle parlait elle essayait difficilement de s’agenouiller et mettre le front à terre. Reiko aurait pu d’un geste lui épargner cette pénible révérence à son âge mais une férocité nouvelle palpitait dans son cœur et elle laissa la vieille souffrir un long moment à terre.
- Est-ce bien toi qui te fais appeler Ito ?
- Oui samouraï.
- Et tu prétends guérir des afflictions ?
Reiko s’efforçait de parler sèchement, faire de chaque phrase un reproche, chaque question une accusation, comme on lui avait appris.
- Je… j’essaie de soulager les gens qui me le demande en échange d’un peu de riz.
- As-tu demandé l’autorisation du seigneur de la ville pour établir ton commerce ici ?
La ficelle était grosse mais leur instructeur Shosuro leur avait bien dit que les gens du peuple étaient facilement effrayés par la mention des règles administratives auquel la plupart ne comprenaient rien.
- J’ignorais que c’était nécessaire honorable samouraï, mais je t’en prie, je ne pratique presque plus mon commerce, je ne suis qu’une pauvre vieille que les dieux ont oublié de faire mourir.
La veille femme se releva un peu et observa à la dérobé cette samouraï qui avait fait ainsi irruption chez elle. Elle lui semblait bien jeune, trop jeune en tout cas pour jouer ce rôle de yoriki zélé.
- Il y a longtemps une samouraï est venu te voir pour des remèdes, elle portait un kimono semblable au mien. Repris Reiko.
- C’est possible… mais peu de samouraï viennent ici.
- Tu n’as pas pu l’oublier, elle venait chercher des remèdes pour son enfant.
La vieille Ito n’était pas aussi décrépite qu’elle voulait le laisser croire et elle hésita un instant, mais finalement elle préféra ne pas provoquer la samouraï.
- Oui je me souviens, je lui ai fourni des onguents mais...
- Quoi précisément, quelle était la recette de ces traitements ? L’interrompit Reiko.
- Je… je ne me rappelle plus bien samouraï, c’était il y a si longtemps.
Reiko s’approcha de la vieille femme, se pencha vers elle et lui parla du ton le plus menaçant dont elle était capable.
- Tu n’as pas vécu aussi longtemps sans apprendre ce qui arrive à ceux qui désobéissent à un ordre d’un samouraï du clan de l’Araignée.
- Pardon samouraï, je crois que c’était une simple recette de kampo de mon village natal, oui c’est ça.
- Prépares-en un. Ordonna Reiko en se relevant.
- Maintenant ? Mais je…
- Oui maintenant, ne discute pas.
La vieille femme se redressa péniblement et se dirigea vers les étagères chargées de récipients, elle en choisit plusieurs qu’elle déposa sur la petite table d’une main tremblante. Ensuite elle mit à chauffer un peu d’eau sur le foyer et revint s’asseoir pour commencer sa préparation.
Reiko scrutait les gestes de la guérisseuse, elle avait reconnu les plantes, la plupart n’avait aucun véritable effet mais la tubercule de Hange que la vieille broyait dans son pilon était connue pour calmer la toux. Elle savait aussi qu’aucun des ingrédients sur la table ne présentait le moindre danger, il devait pourtant bien y avoir autre chose...
Les gestes de la vieille étaient lents et réguliers, presque hypnotiques, elle avait dû préparer ce remède des centaines de fois au cours de sa longue vie. Alors que le temps semblait s’étirer Reiko ne savait plus bien ce qu’elle était venue chercher ici, les odeurs de plus en plus fortes, la pénombre et la chaleur du feu, la sueur qui coulait dans son dos et la tension dans tous ses membres, le bruit trop fort de sa respiration, elle sentait qu’elle perdait pied peu à peu.
- Oh j’oublie quelque chose.
Le marmonnement d’Ito avait tiré Reiko de sa transe. La vieille femme se leva en grimaçant et repartit à petit pas vers les étagères où elle fourragea longtemps pour finalement en sortir un pot d’argile que rien ne distinguait des autres. Elle l’ouvrit et fit tomber dans sa main plusieurs petites fleurs blanches séchées. Reiko fit un pas et agrippa violemment le poignet de la vieille, la faisant sursauter et lâcher son pot qui alla se briser par terre. Cette fois elle avait vraiment peur de cette samouraï.
- Aah pardon pardon je vous en prie !
- Ce sont des fleurs de Keishi ?
- Oui oui, j’en ajoute toujours dans mes remèdes pour les enfants, ça les aide à dormir, les pauvres petits.
- Tu sais ce qui arrive lorsqu’on en prend trop… La balance des énergies du corps est rompue, les esprits de l’eau se figent et ne font plus circuler l’influx vital, c’est un sommeil sans réveil.
Reiko serrait de plus en plus fort et la vieille geignait de douleur.
- Mais j’en mets très peu, cela ne peut pas arriver.
- En prenant tout ton traitement trop rapidement c’est possible.
- Non non je vous en prie samouraï vous ne comprenez pas, je vendais mes remèdes à la dame en petite quantité, pour qu’elle revienne me voir souvent et m’en achète d’autres, il n’y en avait pas assez pour leur faire du mal.
Reiko resta silencieuse un moment, perdue dans ses pensées, puis demanda d’une voix tremblante.
- Leur faire du mal ?
- Oui… pour ses enfants je veux dire, les onguents pour son fils et sa fille.
Reiko finit par lâcher le poignet de la vieille femme qui recula en pleurant. Ses souvenirs de l’époque étaient troubles et épars mais elle était parfaitement sûre que sa mère ne lui avait pas donné ce traitement. Quelques larmes de colère coulèrent sur ses joues alors qu’elle fixait la vieille femme apeurée.
Dès son retour chez le sensei Shinohara elle s’était précipitée au bain où elle s’était frottée frénétiquement pour chasser son dégoût et nettoyer toute la saleté qui lui semblait s’être incrustée dans sa peau. Enfin calmée, elle s’était détendue dans l’eau chaude. C’était donc ainsi que les choses s’étaient passées, sa mère avait empoisonné son frère Renji peu à peu en lui prodiguant en excès le remède à la fleur de Keishi que la guérisseuse lui confiait, en lui donnant en plus de la sienne, la part de Reiko.
Avait-elle cru alors que davantage de remède le rendrait plus fort, elle voulait tellement que son fils échappe à la maladie et accomplisse de grande chose, ou était-elle déjà contaminée par la folie à cette époque. En contemplant les étoiles au dessus d’elle, Reiko se dit que ces questions là resteraient sans réponses.
Reiko savait que la guérisseuse était chez elle pour l’avoir surveillée depuis le matin, mais au moment de rentrer dans la maison délabrée, elle hésita encore un instant. Bien sûr elle savait qu’elle n’avait rien à craindre de la vieille femme et elle connaissait les artifices pour se faire menaçante ou jouer de la peur de son interlocuteur. Pendant sa formation un instructeur de la famille Shosuro était venu dans son dojo pour leur enseigner les rudiments de cet art, sans se départir du mépris habituel des autres familles. Elle se rappelait bien ses leçons mais à présent sur le pas de la porte elle sentait avec acuité qu’elle respirait trop vite, qu’elle tremblait un peu et qu’au final à son âge elle était à peine plus qu’une enfant déguisée en samouraï. Il était trop tard pour reculer cependant et elle se résolut à ouvrir le panneau de bois vermoulu puis entra sans formalité.
L’idée avait germé peu de temps après la mort de son père. Reiko avait d’abord été soulagée par cette nouvelle car elle savait déjà qu’ils ne pouvaient plus rien l’un pour l’autre et il n’était plus pour elle qu’un fardeau d’un passé sinistre. Mais elle avait vite compris que cette disparition n’avait pas chassé pas l’ombre de sa tragédie familiale, et certaines nuits, lorsque ses crises de fièvres la prenait, elle entendait dans l’obscurité les pleurs de son frère Renji sans bien savoir si elle rêvait. D’autres fois, lors de journées trop silencieuses et trop tranquilles, ses pensées se tournaient malgré elle vers sa mère, elle qui parlait aux oiseaux là bas dans son monastère reculé. Reiko éprouvait pour elle une émotion dépourvue de nom, l’amour, la pitié et la haine s’étaient tant mélangées au fil des années qu’elles ne formaient plus qu’un sentiment inconnu et monstrueux prêt à l’engloutir. Ces jours là elle se jetait à corps perdu dans le travail pour oublier, apprenant par cœur un obscur traité sur les vertus des fleurs de montagne ou nettoyant de fond en comble la réserve des plantes médicinales du sensei Shinoara sous le regard un peu inquiet de la gouvernante.
Pour trouver un peu de repos, Reiko avait fini par se convaincre qu’elle devait retrouver la guérisseuse qui à l’époque avait vendu à sa mère les concoctions et les onguents qu’elle avait tant prodigué à son frère. Elle savait bien que les chances de la retrouver étaient minces, cette femme était déjà âgée lors du drame et plus d’une décennie s’était écoulée depuis. Mais à force de patience, en collectant des informations dès que les déplacements du sensei l’amenait à Kagoki, elle avait fini par retrouver sa trace. Comme elle s’occupait de procurer les ingrédients des divers remèdes, elle avait pu mener son enquête en écoutant discrètement les conversations sur les marchés. Ainsi elle avait fini par entendre une paysanne parler tout bas d’une vieille femme appelée Ito qui avait chassé quelques années plus tôt la vilaine toux de son mari. Ce nom avait résonné dans la mémoire de Reiko et pour quelques pièces elle avait convaincu la paysanne de lui dire où habitait la vieille. De retour chez Shinohara il lui avait fallu encore du temps pour rassembler son courage, mais elle avait fini par prendre sa décision et avait demandé un congé à son maître, le premier depuis qu’elle était rentré à son service presque deux ans auparavant. Il avait accepté sans hésitation et sans en demander la raison, à son grand soulagement car elle craignait d’avoir à lui mentir.
Reiko se tenait donc maintenant là, dans l’unique pièce de la pauvre maison, la lumière blafarde du jour entrait par quelques fenêtres rudimentaires et par le panneau ouvert derrière elle. L’endroit était baigné d’odeurs entêtantes, par habitude elle reconnaissait dans ce mélange les senteurs caractéristiques de telle fleur ou écorce, telle racine ou tubercule. Elle jeta un bref regard circulaire, elle vit des pots innombrables sur des étagères appuyées aux murs de terre séchée, des jarres en désordre sur le sol de terre, dans un coin de la pièce une paillasse recouverte d’une toile grossière qui servait de lit, et à côté du foyer au centre de la pièce, une table usée avec là les restes d’un maigre repas. Et partout une saleté qui lui soulevait le cœur. La vieille Ito se trouvait là, les yeux écarquillés devant cette sinistre apparition.
- Bon...bonjour samouraï, c’est bien trop d’honneur que vous me faites en entrant dans cette modeste demeure.
Comme elle parlait elle essayait difficilement de s’agenouiller et mettre le front à terre. Reiko aurait pu d’un geste lui épargner cette pénible révérence à son âge mais une férocité nouvelle palpitait dans son cœur et elle laissa la vieille souffrir un long moment à terre.
- Est-ce bien toi qui te fais appeler Ito ?
- Oui samouraï.
- Et tu prétends guérir des afflictions ?
Reiko s’efforçait de parler sèchement, faire de chaque phrase un reproche, chaque question une accusation, comme on lui avait appris.
- Je… j’essaie de soulager les gens qui me le demande en échange d’un peu de riz.
- As-tu demandé l’autorisation du seigneur de la ville pour établir ton commerce ici ?
La ficelle était grosse mais leur instructeur Shosuro leur avait bien dit que les gens du peuple étaient facilement effrayés par la mention des règles administratives auquel la plupart ne comprenaient rien.
- J’ignorais que c’était nécessaire honorable samouraï, mais je t’en prie, je ne pratique presque plus mon commerce, je ne suis qu’une pauvre vieille que les dieux ont oublié de faire mourir.
La veille femme se releva un peu et observa à la dérobé cette samouraï qui avait fait ainsi irruption chez elle. Elle lui semblait bien jeune, trop jeune en tout cas pour jouer ce rôle de yoriki zélé.
- Il y a longtemps une samouraï est venu te voir pour des remèdes, elle portait un kimono semblable au mien. Repris Reiko.
- C’est possible… mais peu de samouraï viennent ici.
- Tu n’as pas pu l’oublier, elle venait chercher des remèdes pour son enfant.
La vieille Ito n’était pas aussi décrépite qu’elle voulait le laisser croire et elle hésita un instant, mais finalement elle préféra ne pas provoquer la samouraï.
- Oui je me souviens, je lui ai fourni des onguents mais...
- Quoi précisément, quelle était la recette de ces traitements ? L’interrompit Reiko.
- Je… je ne me rappelle plus bien samouraï, c’était il y a si longtemps.
Reiko s’approcha de la vieille femme, se pencha vers elle et lui parla du ton le plus menaçant dont elle était capable.
- Tu n’as pas vécu aussi longtemps sans apprendre ce qui arrive à ceux qui désobéissent à un ordre d’un samouraï du clan de l’Araignée.
- Pardon samouraï, je crois que c’était une simple recette de kampo de mon village natal, oui c’est ça.
- Prépares-en un. Ordonna Reiko en se relevant.
- Maintenant ? Mais je…
- Oui maintenant, ne discute pas.
La vieille femme se redressa péniblement et se dirigea vers les étagères chargées de récipients, elle en choisit plusieurs qu’elle déposa sur la petite table d’une main tremblante. Ensuite elle mit à chauffer un peu d’eau sur le foyer et revint s’asseoir pour commencer sa préparation.
Reiko scrutait les gestes de la guérisseuse, elle avait reconnu les plantes, la plupart n’avait aucun véritable effet mais la tubercule de Hange que la vieille broyait dans son pilon était connue pour calmer la toux. Elle savait aussi qu’aucun des ingrédients sur la table ne présentait le moindre danger, il devait pourtant bien y avoir autre chose...
Les gestes de la vieille étaient lents et réguliers, presque hypnotiques, elle avait dû préparer ce remède des centaines de fois au cours de sa longue vie. Alors que le temps semblait s’étirer Reiko ne savait plus bien ce qu’elle était venue chercher ici, les odeurs de plus en plus fortes, la pénombre et la chaleur du feu, la sueur qui coulait dans son dos et la tension dans tous ses membres, le bruit trop fort de sa respiration, elle sentait qu’elle perdait pied peu à peu.
- Oh j’oublie quelque chose.
Le marmonnement d’Ito avait tiré Reiko de sa transe. La vieille femme se leva en grimaçant et repartit à petit pas vers les étagères où elle fourragea longtemps pour finalement en sortir un pot d’argile que rien ne distinguait des autres. Elle l’ouvrit et fit tomber dans sa main plusieurs petites fleurs blanches séchées. Reiko fit un pas et agrippa violemment le poignet de la vieille, la faisant sursauter et lâcher son pot qui alla se briser par terre. Cette fois elle avait vraiment peur de cette samouraï.
- Aah pardon pardon je vous en prie !
- Ce sont des fleurs de Keishi ?
- Oui oui, j’en ajoute toujours dans mes remèdes pour les enfants, ça les aide à dormir, les pauvres petits.
- Tu sais ce qui arrive lorsqu’on en prend trop… La balance des énergies du corps est rompue, les esprits de l’eau se figent et ne font plus circuler l’influx vital, c’est un sommeil sans réveil.
Reiko serrait de plus en plus fort et la vieille geignait de douleur.
- Mais j’en mets très peu, cela ne peut pas arriver.
- En prenant tout ton traitement trop rapidement c’est possible.
- Non non je vous en prie samouraï vous ne comprenez pas, je vendais mes remèdes à la dame en petite quantité, pour qu’elle revienne me voir souvent et m’en achète d’autres, il n’y en avait pas assez pour leur faire du mal.
Reiko resta silencieuse un moment, perdue dans ses pensées, puis demanda d’une voix tremblante.
- Leur faire du mal ?
- Oui… pour ses enfants je veux dire, les onguents pour son fils et sa fille.
Reiko finit par lâcher le poignet de la vieille femme qui recula en pleurant. Ses souvenirs de l’époque étaient troubles et épars mais elle était parfaitement sûre que sa mère ne lui avait pas donné ce traitement. Quelques larmes de colère coulèrent sur ses joues alors qu’elle fixait la vieille femme apeurée.
Dès son retour chez le sensei Shinohara elle s’était précipitée au bain où elle s’était frottée frénétiquement pour chasser son dégoût et nettoyer toute la saleté qui lui semblait s’être incrustée dans sa peau. Enfin calmée, elle s’était détendue dans l’eau chaude. C’était donc ainsi que les choses s’étaient passées, sa mère avait empoisonné son frère Renji peu à peu en lui prodiguant en excès le remède à la fleur de Keishi que la guérisseuse lui confiait, en lui donnant en plus de la sienne, la part de Reiko.
Avait-elle cru alors que davantage de remède le rendrait plus fort, elle voulait tellement que son fils échappe à la maladie et accomplisse de grande chose, ou était-elle déjà contaminée par la folie à cette époque. En contemplant les étoiles au dessus d’elle, Reiko se dit que ces questions là resteraient sans réponses.
