10-09-2004, 02:34 PM
Journal d'Aladax Lucinius
Nuits du 18 au 21 septembre 2003
LES RATS DE BIBLIOTHEQUE
Après le procès Loren – Ibn-Azul, je goûte quelques jours de repos. Quatre pour être précis, avant que ça ne reparte comme en quarante, jusqu’à la conclusion j’oserais dire logique d’une affaire qui traîne depuis le début de l’année. Comme un fleuve coule vers la mer, certains être courent à leur perte, entraînés par leur propre logique, et comme contents de ce lent suicide auquel ils consacrent tout leur énergie. Comme le dit Eschyle : « Quand un mortel s’emploie à sa perte, les dieux viennent l’y aider »…
Ainsi était la comtesse de Bathory.
J’avais appris que la charmante et ombrageuse Graziella de Valori était une escrimeuse de talent, et même très certainement une fine lame. Moi qui ne suis qu’un petit amateur, je l’ai quand même invitée dans une salle d’escrime, située rue Gilles-le-Cœur, non loin de la fontaine Saint-Michel. J’ai déjà fréquenté cette salle, après sans doute bien des tireurs prestigieux, à commencer par Anton van Steenwyck, ce Toréador qui servit comme mousquetaire du roi en même temps que Louis XIII.
Autant j’ai toujours considéré la pratique des duels comme une ridicule analogie du combat de coqs, une démonstration d’un pseudo honneur chevaleresque de mâles hystériques, autant j’apprécie la discipline de l’escrime en elle-même. Rapide, précise, puissante. Un vrai jeu pour les nerfs.
La signora de Valori a accepté cette invitation, pour un duel à l’épée. Je suis déjà devant la salle quand elle arrive, conduite par Jean-Michel que j’ai obligé à porter une livrée. Il a beau se plaindre que ses chaussures grincent, et qu’il déteste l’escrime, à cause des combinaisons qui grattent et des petites lames pointues qui piquent, je le remercie, le congédie pour sa soirée.
J’accueille Graziella, toujours réservée et gracieuse comme une silhouette de danseuse. Nous montons revêtir nos tenues et nous nous retrouvons sur la piste, pendant qu’on finit de nous brancher et de vérifier le système électrique.
Nous avons fait les choses dans les formes, en nous faisant assister de témoins. Graziella a pris sa vieille servante et moi… non, je n’ai pas pris Jean-Michel. J’ai demandé à une relation à moi, Pietro, acolyte au Louvre. Il m’a tuyauté pour l’affaire Loren, et j’ai envie de rester en bons termes avec lui.
Engoncés dans nos combinaisons, l’épée à la main, nous nous saluons.
Puis commence l’affrontement. Je m’attends à ce que Graziella m’inflige une vilaine ratatouille dès le premier tiers-temps. Mais il n’en est rien. C’est la pointe de mon arme qui s’élance le plus rapidement pour la piquer, et la repiquer, et encore. Du vrai tricotage. Je prends l’avantage par 4 à zéro.
Chance de débutant me dis-je, derrière mon masque. Au deuxième tiers temps, je domine encore, quoiqu’elle commence à marquer des touches. Je crée la surprise dans l’assistance. Et je suis le premier surpris. Impossible de deviner, par-delà son masque, les impressions de cette Lasombra. Va-t-elle m’infliger des revers cinglants en dernière manche ?
Non, décidément, je poursuis dans ma lancée. Le signal retentit encore 4 fois pour moi, et je marque le 15e point. Nous saluons, nous inclinons.
Belle perdante, elle reconnaît mon grand talent, tout comme l’auditoire. Pietro vient me féliciter de mes talents encore inconnues de lui. Je ne me savais pas si bon tireur, je n’en reviens pas. Pas de fausse modestie, je me sens tout fier !
Galanterie oblige, je suis gêné d’avoir vaincu Graziella. J’aurais préféré m’incliner de bonne grâce. Je lui offrirai sa revanche très bientôt.
C’est Pietro qui m’offre alors de tirer contre lui.
- Mais je n’en suis pas digne, voyons ! Vous aurez raison de moi rapidement, vous qui êtes un maître d’armes si talentueux.
Et à vaincre sans péril, pensé-je, tu vaincras sans gloire.
Puisqu’il insiste, je me promets de lui donner du fer à retordre. Face à lui, je sens ce qu’est le poids de siècles d’expériences. Lui aussi a été mousquetaire du roy. Lui aussi a dû subir l’interdiction faite aux mousquetaires de se battre en duel, prononcée par Richelieu –si l’on en croit la mythologie inventée par Alexandre Dumas.
Nous saluons. En garde. Cette fois, je dois rester sur la défensive pendant tout le match. Je ne vois pas venir la pointe ennemie, qui frappe comme l’éclair : jamais deux fois au même endroit.
Je m’incline par 8 à 15. L’honneur est sauf.
Comble de gratitude, Pietro me propose alors de me donner quelques leçons d’escrime. J’accepte avec joie, sûr de progresser rapidement avec ce maître.

J’invite Graziella à continuer la nuit autour d’un verre. Le temps de nous changer, nous partons à la Tour d’Argent, à trois pas d’ici. Je m’enquiers de la tutelle de Loren, mais mademoiselle de Valori m’assure que le Ventrue n’abuse en rien de son autorité.
Nous discutons de choses et d’autres, des musées parisiens qu’elle voudrait visiter, des recherches en occultisme de Morgane, que nous voudrions tous les deux consulter, des coutumes de la Camarilla etc.
La ronde des casse-pieds recommence alors. Arrive dans le café un Toréador particulièrement expansif, avec son accent de personnage d’opéra lyrique italien, qui m’aperçoit et aussitôt vient vers moi, avec force démonstration de joie et d’admiration. C’est Théophile, artiste peintre d’avant-garde, qui obtient un certain succès ces derniers temps parmi les Poseurs : ceux-ci lui en veulent de parvenir vraiment à peindre, mais sentent que la médiocrité de ses œuvres ne le met pas loin au-dessus d’eux.
- Ma zé né mé trompeux pas ! C’est Loucinious en personne ! Quel joie et quel privilège dé rencontrer lé célèbre Louciniuous qui est la coquélouche dé tout Paris, qué tout lé monde admire ! Ma zé essayez dé vous joindre toute la semaine pour qué vous veniez voir mes expositions !
J’interromps son blabla assommant au bout de quelques minutes, après être arrivé à placer quatre mots, pour lui présenter Graziella de Valori. Il la salue prestement, en exécutant un baisemain d’opéra bouffe, puis m’invite à venir lundi soir prochain admirer ses peintures, à la maison des expositions de Malakoff…
Il continue son baratinage avec ses gestes de camelot des grands boulevards, puis repart comme il était venu : comme un éléphant de cirque sous cocaïne.
Il n’a même pas invité la demoiselle de Valori. Je lui propose tout de même de venir avec moi lundi prochain, en lui précisant, d’une pointe d’accent typiquement parisien utilisé pour parler de la banlieue, que « Malakoff, ce n’est tout de même pas les galeries de Beaubourg. »
Elle m’assure qu’elle est prête à découvrir tous les aspects de l’art parisien et que si sa présence n’indispose personne, elle viendra.
Nous aurons donc le plaisir d’aller admirer les peintures du sieur Théophile, lundi prochain, entre la voie de chemin de fer et le stade Lénine…
Pour nous changer les idées, je propose à Graziella d’aller nous promener le long de la Seine, qu’elle puisse découvrir un peu les rives illuminées du fleuve et le décor somptueux de la capitale de nuit. Je me sens déjà bercé au rythme des reflets de lumières qui ondulent sur l’eau, coulent et reparaissent, comme les promeneurs sur les quais, d’escaliers en trottoirs et de ponts en ponts, au gré des sinuosités de l’eau.

Je commets alors la seule erreur à ne pas faire.
Non pas que je vexe la signora par quelque parole inconvenante (c’est si vite arrivé, n’est-ce pas ?), que je commette une bourde ou quoi que ce soit du genre.
Non, j’ai juste le malheur de prendre une minute pour consulter les messages de mon téléphone portable. Un SMS de Jean-Michel me demande de rentrer rapidement à « Tokyo » (à mon appartement du palais de Tokyo, je veux dire). Je m’empresse de l’appeler. Répondeur. Je l’envoie poliment bouler : qu’il aille donc voir sur la côte grecque (chez le Boulos) si j’y suis !
Mais le destin avait décidément que ma délicieuse soirée avec mademoiselle de Valori se terminerait en queue de poisson.
Nouveau message vocal de Jean-Michel : il est très pressé, paniqué même, et me supplie de rentrer le plus vite possible.
Je prends sur moi de ne pas jeter immédiatement ce sale bidule à la flotte. Tâchant de sourire poliment, j’explique à Graziella que des impondérables indépendants de ma volonté – sorti du langage administratif : des casse-pieds – requièrent de moi que je rentre à Tokyo. Je lui promets toutefois de réserver très bientôt une soirée pour elle. Elle comprends que j’ai des impératifs et m’excuse. Nous prenons ensemble le taxi.
Je la repose à Chaillot, et je file à Tokyo.
Je suis à peine surpris qu’on ait forcé la porte de mon repaire. C’est vraiment la maison des courants d’air chez moi ! Entre feu mon repaire du Louvre et ici, je n’habite que dans des moulins ! Je devrais tenir des expos porte-ouvertes en permanence…
Pauvre Jean-Michel, je le trouve dans un sale état. Ils ne l’ont pas épargné, ces ordures. Si j’étais arrivé quelques minutes plus tôt, j’aurais pu lui éviter de perdre sa jambe.
Heureusement, c’est une goule. Un peu de mon sang coule en lui, lui assurant une énergie vitale plus puissante que celle du commun des mortels. Il ne mourra pas d’hémorragie. Je lui incise encore du sang, avant de m’intéresser avec dégoût aux cadavres de ses agresseurs. Elle tient la forme quand même, ma grande folle du Marais, pour avoir envoyé au tapis toutes ces crapules.
Mon téléphone sonne : mon interlocutrice profère, d’une voix doucereuse, des menaces de morts, très bientôt, pour moi et mes proches. Je lui rappelle tout de même ce qui est arrivé à ceux qui m’ont menacé auparavant.
Je ne me fais pas tout de suite la remarque qu’avant, Corso était là pour me protéger. Toutefois, comme ma patience est à bout, je raccroche, et j’appelle Loren.
- François ? C’est Lucinius à l’appareil. Je ne vous dérange pas ?
- Pas trop, mais faites vite je suis occupé.
- On a pénétré par effraction chez moi.
- Décidément, c’est une habitude… Un jour, je m’occuperai sérieusement de la sécurité de votre repaire.
- Mon serviteur s’est interposé. Ils étaient armés et Jean-Michel a perdu la jambe.
- Vous m’excuserez de ne pas trop considérer cela comme un grand mal…
- Ces types étaient lourdement armés : des arbalètes au phosphore, des faux à deux lames. L’armement de l’inquisition.
- C’est plus grave.
- Ils ont enlevé Lisbeth.
- Je vois…
- Et ensuite, j’ai reçu un coup de fil. Des menaces de morts… Ils ont juré d’avoir ma peau et celle de mes proches. Je tenais donc à vous mettre au courant, à supposer qu’ils vous considèrent comme un de mes proches.
- C’est une bonne chose que de m’avoir appelé, effectivement.
- François, au bout de la ligne, c’était la comtesse Bathory. Elle est à Paris, avec toute sa secte.
- Je sais. Je suis moi-même en observation autour de la bibliothèque nationale. C’est dans les sous-sols que la société de Léonard s’est installée.
- Elle m’a parlé de ses projets. Elle est complètement fanatique : elle veut s’en prendre à la Camarilla, et détrôner le Prince. Elle ne doute plus de rien…
Je lui propose de l’aider, dans la mesure de mes moyens. Il est chargé d’établir la liste des illuminés qui se terrent sous la BNF. Il nous propose, à Graziella et moi, de le retrouver dans sa planque, dans un de ces chantiers comme on en trouve partout du côté de Bercy, jusque sur les bords de Seine.
A suivre...
Nuits du 18 au 21 septembre 2003
LES RATS DE BIBLIOTHEQUE
Après le procès Loren – Ibn-Azul, je goûte quelques jours de repos. Quatre pour être précis, avant que ça ne reparte comme en quarante, jusqu’à la conclusion j’oserais dire logique d’une affaire qui traîne depuis le début de l’année. Comme un fleuve coule vers la mer, certains être courent à leur perte, entraînés par leur propre logique, et comme contents de ce lent suicide auquel ils consacrent tout leur énergie. Comme le dit Eschyle : « Quand un mortel s’emploie à sa perte, les dieux viennent l’y aider »…
Ainsi était la comtesse de Bathory.
J’avais appris que la charmante et ombrageuse Graziella de Valori était une escrimeuse de talent, et même très certainement une fine lame. Moi qui ne suis qu’un petit amateur, je l’ai quand même invitée dans une salle d’escrime, située rue Gilles-le-Cœur, non loin de la fontaine Saint-Michel. J’ai déjà fréquenté cette salle, après sans doute bien des tireurs prestigieux, à commencer par Anton van Steenwyck, ce Toréador qui servit comme mousquetaire du roi en même temps que Louis XIII.
Autant j’ai toujours considéré la pratique des duels comme une ridicule analogie du combat de coqs, une démonstration d’un pseudo honneur chevaleresque de mâles hystériques, autant j’apprécie la discipline de l’escrime en elle-même. Rapide, précise, puissante. Un vrai jeu pour les nerfs.
La signora de Valori a accepté cette invitation, pour un duel à l’épée. Je suis déjà devant la salle quand elle arrive, conduite par Jean-Michel que j’ai obligé à porter une livrée. Il a beau se plaindre que ses chaussures grincent, et qu’il déteste l’escrime, à cause des combinaisons qui grattent et des petites lames pointues qui piquent, je le remercie, le congédie pour sa soirée.
J’accueille Graziella, toujours réservée et gracieuse comme une silhouette de danseuse. Nous montons revêtir nos tenues et nous nous retrouvons sur la piste, pendant qu’on finit de nous brancher et de vérifier le système électrique.
Nous avons fait les choses dans les formes, en nous faisant assister de témoins. Graziella a pris sa vieille servante et moi… non, je n’ai pas pris Jean-Michel. J’ai demandé à une relation à moi, Pietro, acolyte au Louvre. Il m’a tuyauté pour l’affaire Loren, et j’ai envie de rester en bons termes avec lui.
Engoncés dans nos combinaisons, l’épée à la main, nous nous saluons.
Puis commence l’affrontement. Je m’attends à ce que Graziella m’inflige une vilaine ratatouille dès le premier tiers-temps. Mais il n’en est rien. C’est la pointe de mon arme qui s’élance le plus rapidement pour la piquer, et la repiquer, et encore. Du vrai tricotage. Je prends l’avantage par 4 à zéro.
Chance de débutant me dis-je, derrière mon masque. Au deuxième tiers temps, je domine encore, quoiqu’elle commence à marquer des touches. Je crée la surprise dans l’assistance. Et je suis le premier surpris. Impossible de deviner, par-delà son masque, les impressions de cette Lasombra. Va-t-elle m’infliger des revers cinglants en dernière manche ?
Non, décidément, je poursuis dans ma lancée. Le signal retentit encore 4 fois pour moi, et je marque le 15e point. Nous saluons, nous inclinons.
Belle perdante, elle reconnaît mon grand talent, tout comme l’auditoire. Pietro vient me féliciter de mes talents encore inconnues de lui. Je ne me savais pas si bon tireur, je n’en reviens pas. Pas de fausse modestie, je me sens tout fier !
Galanterie oblige, je suis gêné d’avoir vaincu Graziella. J’aurais préféré m’incliner de bonne grâce. Je lui offrirai sa revanche très bientôt.
C’est Pietro qui m’offre alors de tirer contre lui.
- Mais je n’en suis pas digne, voyons ! Vous aurez raison de moi rapidement, vous qui êtes un maître d’armes si talentueux.
Et à vaincre sans péril, pensé-je, tu vaincras sans gloire.
Puisqu’il insiste, je me promets de lui donner du fer à retordre. Face à lui, je sens ce qu’est le poids de siècles d’expériences. Lui aussi a été mousquetaire du roy. Lui aussi a dû subir l’interdiction faite aux mousquetaires de se battre en duel, prononcée par Richelieu –si l’on en croit la mythologie inventée par Alexandre Dumas.
Nous saluons. En garde. Cette fois, je dois rester sur la défensive pendant tout le match. Je ne vois pas venir la pointe ennemie, qui frappe comme l’éclair : jamais deux fois au même endroit.
Je m’incline par 8 à 15. L’honneur est sauf.
Comble de gratitude, Pietro me propose alors de me donner quelques leçons d’escrime. J’accepte avec joie, sûr de progresser rapidement avec ce maître.

J’invite Graziella à continuer la nuit autour d’un verre. Le temps de nous changer, nous partons à la Tour d’Argent, à trois pas d’ici. Je m’enquiers de la tutelle de Loren, mais mademoiselle de Valori m’assure que le Ventrue n’abuse en rien de son autorité.
Nous discutons de choses et d’autres, des musées parisiens qu’elle voudrait visiter, des recherches en occultisme de Morgane, que nous voudrions tous les deux consulter, des coutumes de la Camarilla etc.
La ronde des casse-pieds recommence alors. Arrive dans le café un Toréador particulièrement expansif, avec son accent de personnage d’opéra lyrique italien, qui m’aperçoit et aussitôt vient vers moi, avec force démonstration de joie et d’admiration. C’est Théophile, artiste peintre d’avant-garde, qui obtient un certain succès ces derniers temps parmi les Poseurs : ceux-ci lui en veulent de parvenir vraiment à peindre, mais sentent que la médiocrité de ses œuvres ne le met pas loin au-dessus d’eux.
- Ma zé né mé trompeux pas ! C’est Loucinious en personne ! Quel joie et quel privilège dé rencontrer lé célèbre Louciniuous qui est la coquélouche dé tout Paris, qué tout lé monde admire ! Ma zé essayez dé vous joindre toute la semaine pour qué vous veniez voir mes expositions !
J’interromps son blabla assommant au bout de quelques minutes, après être arrivé à placer quatre mots, pour lui présenter Graziella de Valori. Il la salue prestement, en exécutant un baisemain d’opéra bouffe, puis m’invite à venir lundi soir prochain admirer ses peintures, à la maison des expositions de Malakoff…
Il continue son baratinage avec ses gestes de camelot des grands boulevards, puis repart comme il était venu : comme un éléphant de cirque sous cocaïne.
Il n’a même pas invité la demoiselle de Valori. Je lui propose tout de même de venir avec moi lundi prochain, en lui précisant, d’une pointe d’accent typiquement parisien utilisé pour parler de la banlieue, que « Malakoff, ce n’est tout de même pas les galeries de Beaubourg. »
Elle m’assure qu’elle est prête à découvrir tous les aspects de l’art parisien et que si sa présence n’indispose personne, elle viendra.
Nous aurons donc le plaisir d’aller admirer les peintures du sieur Théophile, lundi prochain, entre la voie de chemin de fer et le stade Lénine…
Pour nous changer les idées, je propose à Graziella d’aller nous promener le long de la Seine, qu’elle puisse découvrir un peu les rives illuminées du fleuve et le décor somptueux de la capitale de nuit. Je me sens déjà bercé au rythme des reflets de lumières qui ondulent sur l’eau, coulent et reparaissent, comme les promeneurs sur les quais, d’escaliers en trottoirs et de ponts en ponts, au gré des sinuosités de l’eau.

Je commets alors la seule erreur à ne pas faire.
Non pas que je vexe la signora par quelque parole inconvenante (c’est si vite arrivé, n’est-ce pas ?), que je commette une bourde ou quoi que ce soit du genre.
Non, j’ai juste le malheur de prendre une minute pour consulter les messages de mon téléphone portable. Un SMS de Jean-Michel me demande de rentrer rapidement à « Tokyo » (à mon appartement du palais de Tokyo, je veux dire). Je m’empresse de l’appeler. Répondeur. Je l’envoie poliment bouler : qu’il aille donc voir sur la côte grecque (chez le Boulos) si j’y suis !
Mais le destin avait décidément que ma délicieuse soirée avec mademoiselle de Valori se terminerait en queue de poisson.
Nouveau message vocal de Jean-Michel : il est très pressé, paniqué même, et me supplie de rentrer le plus vite possible.
Je prends sur moi de ne pas jeter immédiatement ce sale bidule à la flotte. Tâchant de sourire poliment, j’explique à Graziella que des impondérables indépendants de ma volonté – sorti du langage administratif : des casse-pieds – requièrent de moi que je rentre à Tokyo. Je lui promets toutefois de réserver très bientôt une soirée pour elle. Elle comprends que j’ai des impératifs et m’excuse. Nous prenons ensemble le taxi.
Je la repose à Chaillot, et je file à Tokyo.
Je suis à peine surpris qu’on ait forcé la porte de mon repaire. C’est vraiment la maison des courants d’air chez moi ! Entre feu mon repaire du Louvre et ici, je n’habite que dans des moulins ! Je devrais tenir des expos porte-ouvertes en permanence…
Pauvre Jean-Michel, je le trouve dans un sale état. Ils ne l’ont pas épargné, ces ordures. Si j’étais arrivé quelques minutes plus tôt, j’aurais pu lui éviter de perdre sa jambe.
Heureusement, c’est une goule. Un peu de mon sang coule en lui, lui assurant une énergie vitale plus puissante que celle du commun des mortels. Il ne mourra pas d’hémorragie. Je lui incise encore du sang, avant de m’intéresser avec dégoût aux cadavres de ses agresseurs. Elle tient la forme quand même, ma grande folle du Marais, pour avoir envoyé au tapis toutes ces crapules.
Mon téléphone sonne : mon interlocutrice profère, d’une voix doucereuse, des menaces de morts, très bientôt, pour moi et mes proches. Je lui rappelle tout de même ce qui est arrivé à ceux qui m’ont menacé auparavant.
Je ne me fais pas tout de suite la remarque qu’avant, Corso était là pour me protéger. Toutefois, comme ma patience est à bout, je raccroche, et j’appelle Loren.
- François ? C’est Lucinius à l’appareil. Je ne vous dérange pas ?
- Pas trop, mais faites vite je suis occupé.
- On a pénétré par effraction chez moi.
- Décidément, c’est une habitude… Un jour, je m’occuperai sérieusement de la sécurité de votre repaire.
- Mon serviteur s’est interposé. Ils étaient armés et Jean-Michel a perdu la jambe.
- Vous m’excuserez de ne pas trop considérer cela comme un grand mal…
- Ces types étaient lourdement armés : des arbalètes au phosphore, des faux à deux lames. L’armement de l’inquisition.
- C’est plus grave.
- Ils ont enlevé Lisbeth.
- Je vois…
- Et ensuite, j’ai reçu un coup de fil. Des menaces de morts… Ils ont juré d’avoir ma peau et celle de mes proches. Je tenais donc à vous mettre au courant, à supposer qu’ils vous considèrent comme un de mes proches.
- C’est une bonne chose que de m’avoir appelé, effectivement.
- François, au bout de la ligne, c’était la comtesse Bathory. Elle est à Paris, avec toute sa secte.
- Je sais. Je suis moi-même en observation autour de la bibliothèque nationale. C’est dans les sous-sols que la société de Léonard s’est installée.
- Elle m’a parlé de ses projets. Elle est complètement fanatique : elle veut s’en prendre à la Camarilla, et détrôner le Prince. Elle ne doute plus de rien…
Je lui propose de l’aider, dans la mesure de mes moyens. Il est chargé d’établir la liste des illuminés qui se terrent sous la BNF. Il nous propose, à Graziella et moi, de le retrouver dans sa planque, dans un de ces chantiers comme on en trouve partout du côté de Bercy, jusque sur les bords de Seine.
A suivre...